Passer au contenu

Flâner en Laurentie

[1]

 

 

Flâner

En Occident, le mot, ses dérivés et ses signifiés ont bien mauvaise réputation. Trainer, errer, lambiner, vagabonder sont synonymes. On lit bien, en grosses lettres noires galeuses et rouillées : Défense de flâner, et on fuit cet endroit glauque, il pourrait s’y dissimuler des rôdeurs.

Ici d’entrée, et du lieu et du mot, il conviendra d’en chasser toute connotation négative afin d’y faire pénétrer de la lumière et de l’air frais, salin peut-être. La définition « perdre son temps, se complaire dans l’inaction, avancer lentement et sans direction précise » sera ici remplacée par « se placer en situation avantageuse de lenteur, de manière à regarder mieux, voir plus loin, entendre autre chose, rêver davantage ; déambuler dans l’immobilité ».

Car la flânerie – est-ce bien cette action ou habitude de paresser, d’agir avec mollesse ? – est une promenade d’abord intérieure, qui ne commande aucun déplacement physique. À titre de flâneur, je revendique. En lieu et place d’avancer à la hâte de mètres en kilomètres comptés, sur des voies tracées par le génie civil et balisées par les conventions, je revendique le luxe indécent d’utiliser les infinies richesses de mon temps libéré pour emprunter en toute lenteur plutôt les chemins de désir, sans direction précise. En Laurentie, ces routes et leurs caps mènent de la Terre à la terre, puis de la terre à mer et enfin surtout de la mer à la Mer.

Là rendu, on se retourne afin de juger de la droiteté de son sillage. Du haut de son grand mât ou de sa hune, la main en pare-soleil, le flâneur à succès aperçoit là-bas, trainant très loin derrière, à terre dans la poussière, le tailleur de pierre, celui qui taille une pierre. À mi-chemin, sur le rivage possiblement, cet autre qui construit un mur. Et le troisième tout à son bord, juste là près de lui, le troisième bâtit une cathédrale. Ce tailleur-là et le flâneur ensemble voient de plus haut et de plus loin, tout en regardant de plus près le plus petit, la partie dans le tout. On œuvre ici à donner à l’apparent insignifiant la plus profonde signifiance possible, par le regard le plus élevé possible.

Différent, le flâneur dérange et parfois inquiète. Pour accomplir son voyage, il a besoin de solitude et de silence, situations rares et incongrues en société. « Je suis en Mer », répond-il aux proches qui voudraient le voir participer à l’activité générale et qui se tracassent de son apathie. On vante la diversité de l’assemblée, les joies de la fête, l’abondance du menu. Le sourire bienveillant mais l’œil absent, le flâneur est ailleurs déjà, à petits pas sur les sentiers de douaniers ou à califourchon sur le beaupré ou à colorer les méandres de ses mémoires. Peine perdue. On dira aux autres convives : « Il n’a pas pu venir. » Les paroles véritables seraient plutôt : « Il a préféré rêver. »

 

En Laurentie

La navrante banalité de la dénomination est le résultat d’une suite d’incuries, insouciances qui commencent le 10 aout 1535, jour de la fête de Laurent de Rome, saint de calendrier.

À court d’inspiration, Jacques Cartier donne le nom de ce patron du jour à une baie de la Côte-Nord, nichée derrière l’ile à la Chasse, à l’est de l’archipel de Mingan. Cet endroit ainsi appelé existe toujours. Quelques décennies plus tard, étourdi, le cartographe flamand Gerardus Mercator nommera de la sorte erronément le golfe tout entier. À l’instar de ses contemporains, Samuel Champlain étendra enfin l’hydronyme à l’ensemble de la « Grande rivière de St-Laurens ».

À défaut d’originalité, le nom prête aux dérivés qualificatifs. Ainsi, laurentien désigne indifféremment tout ce qu’on trouve ou pourrait trouver dans ladite vallée : le piémont laurentien, les montagnes, le cours d’eau, son chenal, des campings, une banque, une université, la flore, une autoroute, la forêt, l’agriculture… Le géant fleuve fut débaptisé, dépossédé au profit des forestiers, des montagnards, des paysans et des urbains, par une invention pourtant de bonne foi, le toponyme tant identitaire Laurentides de l’historien québécois François-Xavier Garneau. Que ne laisserions-nous cet inventeur, accompagné de ses émules laurentidiennes ou laurentiens, s’enfoncer dans les bois et les forêts, et gravir les sommets afin de contempler peut-être le cours de l’eau de loin, au sec et de haut.

Ce faisant, ces terrins confieraient l’essentiel du fleuve, même impalpable, aux Laurentins, ceux de Laurentie, et aux marins, ceux de la mer. Car ce sont bien eux qui ont autrefois défriché le Saint-Laurent, ces marins laurentins pionniers de corps ou d’âme, pêcheurs, constructeurs de bateaux, gens des quais et des rivages maritimes qui l’ont navigué depuis ses nerveux rapides d’en Haut jusqu’aux lents horizons brumeux du Bas. Ce sont eux encore qui l’entretiennent aujourd’hui, prévoyant en confier demain la garde à leur descendance.

 

Flâneries laurentines

Bien sûr on ne devrait que flâner en Laurentie, s’y déplacer lentement, aux grands pas assurés des gens qui « marchent la terre », plutôt la Mer dans ce cas-ci, afin d’en gouter toutes les nuances ; devenir petit à petit Laurentins, en quittant les oripeaux de Laurentiens qui nous trompent de nos essences marines.

Il y a dans le Saint-Laurent un condensé de toute l’histoire de la Mer, depuis qu’« il a plu tous les océans »[2], il y a trois milliards d’années. Eau, qui es-tu ? Mers, que faites-vous là ? Six-mille années humaines ont façonné la Laurentie jusqu’à nous, qui ne faisons que passer. Un souffle. Y aurons-nous contribué de quelque bienfait ? N’y laisserions-nous plutôt que des déchets et quelques mesures compensatoires ?

Nous devons chérir ce privilège qui nous est donné de vivre en compagnie intime d’un des rares fleuves géants de la Terre, un de ceux où commence la Mer ; un mythique et impalpable endroit à l’instar d’o Reino Lusitano, le brillant Portugal de Luís de Camões, « séjour de la vaillance, où la terre finit, où l’Océan commence, où le soleil s’éteint dans l’humide élément »[3]. Car à bien y voir et comprendre, tel en les deltas du Nil et du Yangzi Jiang ou du Mississippi ou les lacs-estuaires de l’Amazone, la Mer Toute nait à la décharge du lac Saint-Pierre, là où se termine le fleuve et s’ébauchent l’estuaire et ses luttes quotidiennes de marées et d’identité. À partir de là s’affirmera vers l’aval un Saint-Laurent de plus en plus gaillard, avec son tempérament et ses humeurs, son sel et ses bêtes amies.

Du haut de sa hune ainsi, accompagné de son bâtisseur de cathédrales, le flâneur à succès peut maintenant regarder mieux, voir plus loin et à la fois de proche, du dessus et d’en bas afin de rêver davantage le dessous.

Mais le Laurentin ne sera hélas qu’à éclipse, clignotement, tribulation, car l’essentiel ne se capture pas. On ne sait même pas préciser ce qu’est cet essentiel, pas plus maintenant qu’au temps du Petit Prince, car l’essentiel est invisible. L’esprit du lieu, ce genius loci si bien nommé, est en effet une évanescence, une vapeur ; un ectoplasme de Magtogoek des Innus, de Kaniatarowaneneh des Iroquoiens, Saint-Laurent le démesuré fleuve qui ne saurait être cerné. Tout aimant que nous en soyons, jamais son esprit ne se livrera à nous dans son essence, dans son entier, et nous en sommes réduits à n’en assembler que des bribes pâles. Le locus Laurentie est trop vaste. Oserions espérer en avoir saisi un jour une portion que le lendemain, ces lueurs se sont envolées, remplacées par d’autres. Il ne nous restera qu’à sourire, aimer davantage et raconter ce privilège éphémère que nous aura accordé la Laurentie d’entrevoir un morceau d’elle-même, changeant, minuscule fragment de son genius.

L’essentiel de la Laurentie est à la fois derrière le miroir, sous la surface du fleuve, et dans le cœur des Laurentins. Il est des couleurs d’eau et de temps qu’on ne saura jamais nommer et des émotions, des âmes qu’on ne saura jamais cerner. C’est ainsi. On ne peut que ralentir nos sens, flâner pour mieux regarder, écouter, humer, percevoir : on ne verra ni entendra ni sentira jamais tout, et probablement pas l’essentiel, de toute manière.

Aout 2015
Extrait des
Flâneries laurentines
en préparation

 

 

[1]
Néologisme de sens de l’auteur, la Laurentie est ce domaine maritime étendu qui inclut tout le cours aquatique du Saint-Laurent et ses rivages de profondeur variable, terres de marins et de pêcheurs, ports et quais, villages et arrondissements maritimes, espaces de construction navale et de graves de pêches. La Laurentie distingue ce monde marin de celui terrin (autre néologisme de l’auteur) des Laurentides, agraire, villageois, forestier. Elle ne fait aucune différence ni ségrégation de majesté ou de noblesse entre les nerveux rapides du Haut Saint-Laurent et les lents horizons brumeux du bas.

[2]
Formule empruntée à Hubert Reeves.

[3]
Les Lusiades, Chant troisième :
Eis aqui, quáse cume da cabeça
De Europa toda, o Reino Lusitano,
Onde a terra se acaba e o mar começa
E onde Febo repousa no Oceano.